Évaluer les bénéfices associés à la préservation des zones de sauvegarde pour l’alimentation en eau potable future : l’apport des services écosystémiques

30.10.2017
Des zones de sauvegarde pour le futur (ZSF) sont en cours de délimitation dans les Schémas Directeurs d’Aménagement et de Gestion des Eaux (SDAGEs). Ces zones recèlent des ressources en eau souterraine de bonne qualité, importantes en quantité (mais parfois pas ou peu utilisées aujourd’hui), et bien situées par rapport aux zones de forte consommation actuelle et future. La préservation des ZSF implique de maintenir une occupation des sols et des activités qui soient compatibles avec le bon état des eaux souterraines. Cela peut contraindre, dans une certaine mesure, le développement urbain et le développement de nouvelles activités économiques. La préservation de ces zones peut ainsi s’avérer difficile à mettre en œuvre, puisqu’elle implique des coûts immédiats tandis que les bénéfices sont actuellement peu tangibles, hypothétiques sur le long terme, et de nature et d’intensité qui peuvent être difficiles à percevoir par les acteurs.

 services ayant fait l’objet d’une évaluation économique). © BRGM

Services écosystémiques délivrés par la zone de sauvegarde pour le futur (ZSF) des contreforts nord de la Sainte-Baume (avec une étoile : services ayant fait l’objet d’une évaluation économique). © BRGM

Objectif

L’objectif général du projet CARAC’O était de développer un argumentaire économique qui mette en avant l’intérêt de préserver les territoires sur lesquels sont localisées ou se constituent les ressources en eaux souterraines afin de faciliter l’adhésion et la mobilisation des élus, équipes techniques et collectivités autour des enjeux liés à leur préservation. L’un des volets du projet, qui a permis de développer et de tester une démarche d’évaluation des bénéfices associés à la préservation des ZSF non utilisées actuellement pour la production d’eau potable, est présenté ci-après.

Programme des travaux

La démarche proposée a consisté à identifier puis évaluer les services écosystémiques associés à la préservation des écosystèmes présents sur une ZSF, en se basant sur la classification du Millenium Ecosystem Assessment[1], qui distingue quatre types de services :

  • les services d’approvisionnement ou de prélèvement qui conduisent à des biens « appropriables » (aliments, matériaux et fibres, eau douce, bioénergies) ;
  • les services de régulation c'est-à-dire la capacité à adapter dans un sens favorable à l’homme des phénomènes comme le climat, l’occurrence et l’ampleur des maladies ou différents aspects du cycle de l’eau (crues, étiages, qualité physico-chimique), ou à protéger de risques naturels (cyclones, tsunamis, pluies diluviennes) ;
  • les services culturels c'est-à-dire l’utilisation des écosystèmes à des fins récréatives, esthétiques et spirituelles, ou éducatives ;
  • les services de support ou d’entretien, non directement utilisés par l’homme mais qui conditionnent le bon fonctionnement des écosystèmes. Ces services sont garants de l’existence des trois autres catégories de services. Pour éviter les doubles comptes, ils ne font par convention pas l’objet d’évaluation économique. 

L’analyse ne s’est donc pas uniquement intéressée aux services délivrés par la ressource en eau souterraine elle-même, mais également aux services délivrés par les écosystèmes présents sur la ZSF, ceux-ci étant compatibles avec un bon état et une préservation de la ressource en eau souterraine. Une ZSF peut en effet être considérée comme une mosaïque d’écosystèmes (forêts, prairies, zones cultivées) fournissant toute une diversité de services écosystémiques aux populations, sans que les gestionnaires ni la population n’en aient nécessairement conscience.

Cette démarche a été appliquée sur la ZSF des contreforts Nord de la Sainte-Baume (Var). Cette zone de sauvegarde, peu exploitée actuellement pour l’eau potable, s’étend sur près de 7 400 ha constitués essentiellement de forêts et milieux semi-naturels. Elle recèle d’importants volumes d’eau souterraine potentiellement exploitables et de relativement bonne qualité (environ 4 millions de m3/an) et occupe une position stratégique par rapport à la desserte des zones de forte consommation du littoral varois.

Programme des travaux

L’évaluation des bénéfices associés à la préservation de la ZSF s’est déroulée en trois principales étapes :

  1. Pré-identification des services écosystémiques et des principaux producteurs et bénéficiaires de ces services sur la zone de sauvegarde, sur la base d’entretiens préliminaires avec des acteurs ayant une bonne connaissance du territoire.
  2. Rencontre d’une vingtaine d’acteurs et de gestionnaires impliqués dans la préservation de la zone de sauvegarde : collectivités locales, services de l’État, Société du Canal de Provence et différentes fédérations et associations de représentants des usagers. L’objectif de ces rencontres était multiple : (i) confronter, et éventuellement adapter l’approche proposée au terrain, (ii) valider une liste de services pertinents pour la zone d’étude, (iii) recueillir des premiers éléments pour les caractériser, et (iv) évaluer l’importance accordée aux différents services par les acteurs du territoire.
  3. Évaluation économique des bénéfices associés aux services écosystémiques, sur la base des données collectées localement. Cette évaluation s’est basée sur une estimation de la valeur économique des services écosystémiques caractérisés et quantifiés précédemment à l’aide d’indicateurs (m3/an, tCO2/an …). Par exemple, en fonction du prix de la tonne de CO2 (exprimée en €/tCO2) et de la quantité de carbone stockée par la forêt (exprimée en tCO2/ha/an), il est possible d’estimer la valeur du service de fixation du carbone par les forêts en €/ha/an. Les valeurs de chaque service écosystémique sont ensuite agrégées afin d’obtenir la valeur économique de l’ensemble des bénéfices fournis à la société par les écosystèmes.

Résultats obtenus

Alors que la plupart des gestionnaires et acteurs locaux consultés ne connaissaient pas le concept de service écosystémique, la présentation de ce concept appliqué à la ZSF des contreforts Nord de la Sainte Baume s’est révélée être un outil favorisant le dialogue et les échanges. En effet, les acteurs interrogés se sont rapidement approprié les différents types de services pré-identifiés qu’ils ont aisément associés à une réalité de terrain. Les entretiens ont par ailleurs confirmé la diversité et l’importance des services présents sur la zone.

 forte). © BRGM

Évaluation « à dire d’expert » de l’importance des services écosystémiques présents sur la ZSF (0: service absent, 1: faible, 2: moyenne, 3: forte). © BRGM

L’évaluation économique a été menée sur neuf services écosystémiques : deux services d’approvisionnement (production agricole, production de bois), trois services de régulation (fixation et stockage du carbone, régulation du cycle de l’eau et rétention des crues) et quatre services culturels (pratique de la chasse, de la pêche, de la promenade et de la spéléologie). Elle s’est notamment basée sur les valeurs économiques de la production annuelle de bois par usages et par essences, de la production maraîchère, horticole et arboricole, (€/an), sur l’évaluation économique des bénéfices associés au stockage de long-terme et de la fixation annuelle de carbone par les forêts et les prairies permanentes, aux services de rétention des crues ou de protection contre l’érosion et aux bénéfices associés aux activité de chasse, de pêche amateur ou encore de spéléologie, ….

Des ordres de grandeur, soumis à plus ou moins d’incertitudes, ont ainsi été estimés pour l’ensemble des valeurs économiques des bénéfices. Ces bénéfices ont ensuite été additionnés, sans prendre en compte l’importance relative de chacun ni les limites de certaines méthodes ou le risque de double comptage, ce qui amène à estimer la valeur économique totale des bénéfices associés à la préservation des services écosystémiques entre 2,9 et 5,4 millions d’€/an, soit entre 390 et 730 €/ha/an. Les plus gros contributeurs sont les services culturels qui représentent plus des deux tiers des bénéfices associés aux services écosystémiques fournis par la ZSF. Viennent ensuite les services de régulation, qui représentent 23% des bénéfices, et dont les trois quarts sont imputables à la fixation et au stockage de carbone. Les bénéfices directement liés à la possibilité de produire de l’eau potable à partir de la ZSF ne représentent qu’une faible part (7%) des bénéfices délivrés par la préservation de la ZSF. Enfin, les services d’approvisionnement ne contribuent qu’à 8% des bénéfices, ce qui témoigne de la faible activité de production agricole et sylvicole sur la ZSF.

Évaluation des bénéfices générés par les écosystèmes présents sur la ZSF.  © BRGM

Évaluation des bénéfices générés par les écosystèmes présents sur la ZSF.  © BRGM

Alors que la préservation des ZSF non utilisées actuellement pour la production d’eau potable peut être difficile à justifier auprès des acteurs économiques, puisqu’elle implique des coûts immédiats, pour des bénéfices futurs souvent incertains, ces résultats illustrent que le maintien d’écosystèmes compatibles avec une bonne qualité de l’eau permet de délivrer, dès aujourd’hui, des bénéfices non négligeables à l’échelle d’un territoire, pour toute une diversité de bénéficiaires.

PARTENAIRES

Partenariat de recherche CARAC’O, entre l’Agence de l’eau Rhône-Méditerranée et Corse et le BRGM

RAPPORT PUBLIC

BRGM/RP-63859-FR - Caractérisation des bénéfices économiques liés à la préservation des eaux souterraines - Télécharger le rapport

 

[1] MEA (2005), Millenium Ecological Assessment. Millennium Ecosystem and Human Well-being: A framework for Assessment.