Appuis aux services de l’État en situation de crise : cas de l’expertise apportée par le BRGM suite à l’instabilité ayant touché le sentier de grande randonnée GR20 (Corse) en juin 2015

11.08.2016
L’appui aux services de l’État suite à des événements naturels (mouvements de terrain, érosion littorale et submersion marine, phénomènes sismiques, etc.), que ce soit en situation de crise ou en conditions post-événementielles, constitue une mission essentielle du BRGM sur l’ensemble du territoire français. Cette mission est illustrée par le cas du sentier de grande randonnée GR20, fleuron touristique de la Corse, très fréquenté une large partie de l’année et qui a été touché le 10 juin 2015 par un mouvement de terrain, de façon dramatique puisque le bilan humain a été de 7 décès et 4 blessés.

La Direction régionale Corse du BRGM a été sollicitée par la Préfecture et la Direction Départementale des Territoires et de la Mer de Haute-Corse à deux reprises suite à cet événement. La première sollicitation est intervenue immédiatement après l’événement, alors même que les opérations de secours et de recherche de victimes étaient encore en situation opérationnelle, pour un appui technique visant en premier lieu à évaluer les risques résiduels sur la zone.

La seconde sollicitation est intervenue fin 2015 avec pour objectifs prioritaires d’évaluer les conditions d’évolution des risques sur le secteur et d’émettre un avis sur la possibilité d’envisager la réouverture de ce tronçon du sentier de randonnée, parmi les plus emblématiques et empruntés du GR20. Ce second appui a également permis de mettre à nouveau en évidence, à travers l’analyse des données de Météo-France, la grande difficulté d’anticiper le déclenchement de ce type d’instabilité en zone de montagne, instabilité favorisée par des épisodes pluvieux de forte intensité, eux même difficilement prévisibles.  

Dalles rocheuses et écaille en amont associées à l’instabilité survenue dans le cirque de la Solitude (GR20, commune de Manso, 2B) le 10/06/2015  © BRGM

Dalles rocheuses et écaille en amont associées à l’instabilité survenue dans le cirque de la Solitude (GR20, commune de Manso, 2B) le 10/06/2015  © BRGM

Dalles rocheuses et écaille en amont associées à l’instabilité survenue dans le cirque de la Solitude (GR20, commune de Manso, 2B) le 10/06/2015. © BRGM

Contexte

Le 10 juin 2015 un épisode orageux intense, centré sur le Cirque de la Solitude (commune de Manso - Haute-Corse), favorise le déclenchement d’une "coulée" constituée d’amas de blocs, d’eau et de résidus de neige, emportant sur son parcours 11 randonneurs dont 7 retrouvés décédés, transportés sur plusieurs centaines de mètres.

Le Cirque de la Solitude  constitue un passage emblématique du GR20, du fait de son environnement entièrement minéral à plus de 2 000 m d’altitude, encaissé entre d’imposantes parois rocheuses de plusieurs centaines de mètres de hauteur.

Position de la partie haute de la zone de remobilisation de matériaux par rapport au tracé du GR20

Position de la partie haute de la zone de remobilisation de matériaux par rapport au tracé du GR20.

Objectif

Dès le lendemain du sinistre et alors même que les opérations de secours sont encore sur site, la  Direction Départementale des Territoires et de la Mer de Haute-Corse (DDTM) demande à la Direction régionale Corse du BRGM d’identifier les causes de l’instabilité, d’évaluer les risques résiduels sur zone et d’émettre des recommandations concernant notamment la sécurisation du site, afin de pouvoir envisager la réouverture du sentier.

Dans un second temps, suite aux constats établis lors de cette première expertise post-événementielle et au maintien de la fermeture du cirque aux randonneurs, la DDTM de Haute-Corse a demandé, le 09 novembre 2015, à la Direction régionale Corse du BRGM de réévaluer la situation, notamment quant aux risques résiduels et à la possibilité de rouvrir ce tronçon du GR20 aux randonneurs.

Programme des travaux

Les expertises réalisées ont associé reconnaissances héliportées et pédestres, avec les moyens logistiques et l’encadrement de la Protection Civile et du peloton de gendarmerie de haute montagne (PGHM). La mission de novembre 2015 a en outre été complétée à partir d’une analyse par MétéoFrance des conditions météorologiques survenues mi-juin 2015 ainsi qu’au cours de mois suivants.

Les moyens mis en œuvre, exclusivement de type naturaliste ("dire d’expert") visaient notamment à :

  • identifier l’origine du phénomène et reconstituer autant que possible (à l’aide de témoignages recueillis auprès de personnes rescapées) le déroulé de l’instabilité, ainsi que déterminer les causes à l’origine de son déclenchement (facteurs de prédisposition, facteurs de "rupture") ;
  • évaluer les risques d’occurrence, à plus ou moins brève échéance, d’une nouvelle instabilité de même nature ou de remobilisation des matériaux transportés en juin ;
  • recommander les mesures préalables à une éventuelle remise en état des équipements de sécurité du site avant levée des restrictions d’accès.

//www.le-gr20.fr/

Partie basse de la descente du GR20 depuis le Col Bocca Minuta (tronçon équipé notamment de chaînes) - cliché : www.le-gr20.fr

Dès le 12 juin, à l’issue des premières observations (héliportées), un compte-rendu préliminaire a été transmis aux différents organismes et autorités concernés, établissant une première évaluation des risques résiduels et recommandant le maintien de la fermeture du sentier.

Ces premiers éléments d’expertise ont été consolidés et détaillés suite aux reconnaissances sur site faites le 16 juin et ont fait l’objet d’un second compte-rendu transmis l’après-midi même. Le rapport final de cette première expertise du BRGM a été adressé le 01 juillet 2015.

Résultats obtenus

Le diagnostic réalisé a permis de "reconstituer" l’événement. Les écoulements associés à l’épisode orageux (cumul max. de 77 mm en 3h, soit un épisode de période de retour décennale) ont provoqué la purge massive de dalles rocheuses sur lesquelles des éboulis imparfaitement stabilisés étaient en place. Cette mobilisation d’amas de blocs sur des pentes situées jusqu’à une soixantaine de mètres en amont du sentier a constitué le déclencheur de l’instabilité. Le mouvement de terrain, probablement constitué d’un mélange dense composé de blocs, d’eau et de résidus de neige, a glissé lentement dans un premier temps avant de prendre de la vitesse du fait de la configuration topographique.

Les reconnaissances réalisées les jours suivant le mouvement de terrain ainsi qu’en novembre 2015 ont conduit à souligner la persistance de risques résiduels importants, liés notamment à la remobilisation possible de blocs qui ont été déplacés puis déposés lors de l’événement entre la zone où le phénomène a été initié et la partie basse du cirque. Certains éléments peuvent être remis en mouvement (lors de fortes pluies ou par le passage d’un randonneur par exemple) et constituer une menace pour les personnes.

Éboulis sur le tracé du GR20, pour partie déposés par la « coulée » de juin 2015 et potentiellement remobilisables

Éboulis sur le tracé du GR20, pour partie déposés par la "coulée" de juin 2015 et potentiellement remobilisables.

Les observations ont également permis d’identifier une autre menace associée à la présence en amont du sentier d’une écaille à la stabilité douteuse et ayant probablement participé par son démantèlement à alimenter les amas de blocs ayant glissés le 10 juin 2015 sur les dalles rocheuses. Cette écaille est susceptible de libérer à très court terme des blocs de plusieurs m3, voire de s’ébouler en masse.

Ces constats ont montré l’absence d’évolution favorable des conditions de sécurité dans le cirque entre mi-juin et novembre 2015. Il a, en conséquence, été proposé de maintenir jusqu’à nouvel ordre l’interdiction d’accès au Cirque de la Solitude.

De l’analyse de météo France sur la pluviométrie associée à l’instabilité de juin 2015 et sur les mois suivants, il est ressorti que :

  • le Cirque de la Solitude a connu sur la période comprise entre le 10/06 et l’inspection de novembre 2015 des conditions pluviométriques assez fortement déficitaires, en dépit notamment de l’épisode intense du 01/10 ;
  • sauf situation à caractère exceptionnel, les épisodes pluvieux fortement intenses en zone montagneuse tel celui du 10/06 s’avèrent très localisés. Ils ne peuvent être analysés à la seule lumière des données enregistrées sur les postes météorologiques environnants dès lors que ceux-ci sont éloignés de plusieurs kilomètres.

Le premier appui réalisé immédiatement après l’événement a montré la capacité du BRGM à mobiliser ses services en situation de crise de façon à apporter une réponse opérationnelle aux différents acteurs impliqués dans la prise de décision. Cette capacité est notamment illustrée par la réactivité de son intervention, en mobilisant ses compétences humaines à la fois locales et, autant que de besoin, de son réseau régional.

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